Archives pour la catégorie L’ escargotte des montagnes

A flanc de montagne, sur quel pied danser ?

La Porte des Rêves

À Marie-Laure

Je porte ton nom comme une cicatrice
(je veux dire sans pansement de peur qu’elle se referme)
Le vent la pluie et la tourmente
Balayant tout devant ma porte
Dans la nuit il faut que j’invente
Quelque raison aux feuilles mortes

Puisque j’en suis à ce chapitre
Ce soir encore d’écluser des bières
Je mets à gauche deux trois bouteilles
Les prochaines prières à la mer
Ici la durée se prélasse
Comme un vieux chat qui s’en fout
Deuxième automne que je passe
Loin de toi comme loin de tout

***

Je porte en moi la Terre comme une maternité bizarre
Où se griment en anges de simiesques figures
L’Oncle Sam perdant ses jumelles
Restera-t-il aveugle et sourd
A nos misères, à nos amours

Puisque loin de tous ces mirages
Qui rendent fous les voyageurs
Tu sais abolir mes orages
En moi désamorcer la peur
Je porte ton nom comme un espoir de noces
Ton rire vaut tous les sacrements
Qu’importe la ruine des églises
Si se rejoignent les amants

***

J’emporte ta mémoire comme une écharpe d’or
Pour éviter qu’avec le temps l’enfant qui reste prenne froid
Et, faisant mien l’avertissement
Des poêtes de l’ancien temps
Je n’ai point tant cru ton image
Que la musique de ta voix

Eh Toi là-haut, Dieu éventuel
Surtout n’enlève rien
Au peu que j’ai de son sourire
Car sa lueur berce ma barque
-Eh Dieu (qui es, comme l’a dit un frangin, la meilleure hypothèse)
Surtout préserve ce fanal
Ce presque rien de son souffle
En lui je veux hisser ma voile

©-2002

Miraculisme surrationnel (apapal, de gauche)

A Gaston Bachelard

Un jour, ma petite soeur Davina me dit :
« Est-ce que tu crois qu’il aurait été possible dans le passé que tu fasses une rencontre assez belle pour te détourner du désir de transitionner ? », en substance.

Je lui ai fait alors une réponse qui, deux ans après sa question, demeure stable :
« Une telle rencontre aurait relevé du miracle, pourquoi pas, mais il n’a pas eu lieu, et cela dit,  je ne vois pas en quoi transitionner me mettrait à l’abri des miracles. »

Deux mots sur les miracles.

Les rationnalistes square tiennent les miracles par définition pour impossibles. Ce faisant il s’agit pour eux de se détacher d’une certaine crédulité encouragée par les religions à avaler n’importe quoi, du moment que cela satisfait un désir infantile de toute puissance et d’idéaux paradisiaques. Ils ont raison au sens où les trois quarts au moins des films occidentaux de ce point de vue ne sont qu’un matraquage éhonté invitant à cette sorte de niaiserie (les super héros, l’identification qui en résulte, les romances de Lelouch, les fantasy, les péplums, les trucs sadiens/sadiques, Rambo, le porno, etc, autant d’inventions d’une usine à mythes rigoureusement axés sur le plaisir compulsif à croire à des jolies (?) choses, totalement circonscrites à la bulle du spectacle, via l’élaboration de simulacres compliqués qui entretiennent l’hypnose dans ce sens …. Je hais Harry Potter avec un sérieux inégalé à ce jour).

Mais on peut recycler la notion de miracle comme étant l’inespéré, non ce qui est impossible, mais ce qu’il est impossible d’anticiper, dont la réalisation est par conséquent, quelle que préparation qui se soit jouée dans l’ombre, une radicale surprise, laquelle est d’autant plus impressionnante qu’elle ne détruit en rien la pensée rationnelle pratique qui précède, mais la renouvelle, la lave, la démultiplie, en élargissant le champ du possible par un saut qualitatif dans la compréhension du réel.
L’ignorance prend alors un tout autre visage que celui de l’abrutissement, d’une vacuité morne : reconnue pour ce qu’elle est, elle devient la porte ouverte de la connaissance sur l’exploration du possible (très) élargi, et c’est l’émergence même de cette faculté qui procure le sentiment miraculeux.

Je garde le mot miracle en raison de la seule rareté manifeste du phénomène, et son impondérable, en tenant qu’il n’a strictement rien d’incompatible avec un solide sens rationnel et se passe parfaitement de tout recours à la magie, aux ovnis, aux évêques, au Loto, à la pharmacopée … etc

Combien d’années, de décennies avons-nous procrastiné notre sortie du placard de par la seule crainte que la réalité soit beaucoup plus dure que le rêve, toujours cultivable en secret, bientôt aussi pâle qu’un navet à force d’ombre et de silence … ?

C’est pour ça que je dis : Trans’, ne rêvez pas, vivez : non, la transition ne vous mettra absolument pas à l’abri du miracle.

***

P.etit S.upplément qui n’a rien à voir (voire) : Tout cela n’enlève absolument rien à la gifle collective que reçoit au quotidien la population sensée face au régime d’exception complètement délétère désormais imposé/aggravé par les grands mâles dominants au prétexte à la suite des attentats de Paris.
Je cherche des raisons d’espérer, c’est tout, mais manifestement tous les espoirs sont devenus déraisonnables. Je n’en vois pas, hors celui d’être détrompée, je l’ai déjà dit, il est des jours où je rêve ardemment qu’on me donne tort, et ça devient mon quotidien, à force.

Do It Yourself

C‘est la paix qui est révolutionnaire.

Avec
de la chance
du temps
et beaucoup de travail,
on peut le voir, peut-être,
une fois dans sa vie.

Mais il nous manque le plus souvent un ou l’autre de ces trois termes nécessaires.
Aussi la paix est-elle rare, d’autant que les fournisseurs honnêtes n’ont pas d’étal à la télévision.

La chance c’est l’occasion de percevoir une fois dans sa jeunesse que notre humanité est première, qu’elle s’étend à toute la sphère et s’en tenir à cela mordicus à la façon d’un voeu définitif.

Le temps c’est celui qu’il faut pour la patience (manifestement la chose la plus longue chose à apprendre)

Le travail c’est ce que je fais avec tout ça : la moitié de mon bonheur vient de ce que me donne le monde, l’autre moitié vient de ce que j’en fais.

Les prétentions révolutionnaires sont monnaie courante, elles ont en commun de vouloir du sang, de la vengeance et de l’extermination, puis, fatiguées, de réclamer de l’ordre à tout prix.
Aussi, en matière de paix,
ce sont les cimetières qui donnent l’exemple.

Mais la révolution véritable (celle qui serait sensée) serait la paix, celle que tout le monde a au berceau dans son cahier des charges, mais dont nous déclinons si facilement toute compétence à améliorer le code, pour 36 000 raisons regrettables absolument indépendantes de notre volonté.

Être adulte signifierait avoir fini sa guerre (de préférence sans assassiner).

Mais tant que les écoles, TOUTES les écoles, programmeront les enfants à suicider Mozart, la révolution portera bien son nom
qui dit qu’elle tourne en rond, petit patapon …

 

Télépathie des embruns

 (à Camille)

Le temps passe
Il passe, je ne le crains pas
Je crains seulement que tu sois loin si loin que les ondes trouvent leur rivage avant ton île
Je reçois cependant des bribes, il me semble que la distance est une présence en soi
dont l’incantation incandesce, que tes murs ont vocation à l’effritement, que je te vois tourner, en quête de la faille
Es-tu enfermée dans ton travail, ton chagrin,
dans la dure chrysalide qui fait les lendemains aléatoires
et frappe la cloche du temps comme un gong ?

Urgence de lenteur
Tu es loin c’est ton absence qui murmure dans le silence du village
Les plaies, ça et là tentent de se consoler,
la mer résoud sur la plage les dessins enfantins, qui ne vieilliront pas
Le ressac m’apportera un chant de sirène, une bouteille, un clin d’oeil dans quelque enveloppe virtuelle
La longue patience des nuits, des hivers est à nos portes, nos fenêtres, dans tous nos pores, tout notre être …

***

Quand saurons-nous parler ?

Comment naissent les papillons ?

(à Camille)

Prologue

« Si l’on me donnait un vaste territoire chauve
Je planterais au long du jour des arbres
A la fin de ma vie je serais le père d’une forêt » (Julos Beaucarne)

Il est des métamorphoses qui passent par d’affreux crash-tests avec le rien.
Tant de papillons qui naissent cabossés, le savais-tu ?

Et comment diable tiennent-elles, toutes ces graines minuscules attendant parfois 10 ans la pluie dans les déserts du Mexique, pour une apothéose de quelques jours de millions de fleurs quand elle arrive enfin …

Le même Julos disait aussi  » Il y a des réveille-matin qui sonnent comme des clairons
Il y en a peu qui chantent des berceuses »

Mais bon, essayons …

 

LE POINT DU JOUR

Trois perles neuves d’un peu de pluie
Dans le clair du levant
J’y suis seule et regarde
Je n’ai rien dans les mains
Pas l’ombre d’autre chose
Qu’un frisson du matin
Là-bas tu caracolles
Divinité possible
Maîtresse des boussoles
Vois-tu mon ombre ?

Trois mots d’amour un peu de sable
Jetés là au hasard
Et c’est tout un jardin
Qui naît dans nos regards
Le Sahara des hommes
Cache des sources graves
Alors indécidée
Tu refermes ton rêve
Mais le coeur a tout vu
Perceur de coffres-faibles

Parfois l’enfance a la mémoire
Triste et radioactive
Qui rampe dans le noir
Et, faussant le printemps
Gangrène le présent
Du poison des archives
Tu pars ou tu t’éloignes
Renonçant, protégeant
Et appelant destin
L’âpreté de tes chaînes

En attendant je me fais sage
Devant l’aurore nue
Descendant des montagnes
Versant dans mon piano
Des brins de ta lumière
Comme un message antique
Mais l’amour anarchiste
Est un grand pyromane
La nuit devient musique
C’est le fou qui fait dame

Je crois encore aux ombre lentes
Des amitiés anciennes
Qui offrent aux automnes
Des promesses de graines
Tant que durent les vagues
Je guette le rivage
Et puis le soir venant
Doucement je murmure
Pour que tu refleurisses
Et quittes ton armure

 

© Sacem – 2002

Montagne et la poésie (fable marronnière)

C‘est l’histoire de deux amies qui s’aimaient si fort qu’elles se jurèrent chacune d’assister à l’enterrement de l’autre, au cas bien sûr où il arriverait qu’elles mourussent quelque peu.

Après une longue idylle d’un bonheur sans nuage il arriva que l’une d’elle un jour connut cet avatar fâcheux.

Naturellement, sa Boétie fut ponctuelle aux cérémonies tant qu’au cimetière, but son saoul de chagrin nécessaire et puis repris sa vie en solitaire, forte de leur gloire passée d’accord autant que de la douce mémoire du serment échangé.

Du temps passa.

Vint enfin le soir où cette seconde amie mourut à son tour (sur le long terme au moins, ces choses sont prévisibles).

Comme promis, la Montagne était là, à l’enterrement, et ainsi le serment jamais ne fut descellé.

Connaîs-tu plus touchant miracle de l’amour et de la fidélité qui soit ainsi capable de transcender tout vif les gouffres de la mort,
ô lecteur gris qui viens de te ruiner pour enfleurer ce jour un de ces champs de granit où dorment les trahisons ?

Passage entre ombres

 Furetant sur Wikipedia, je découvre Marina Tsvetaïeva , et je lis :

« Éparpillés dans des librairies, gris de poussière,
Ni lus, ni cherchés, ni ouverts, ni vendus,
Mes poèmes seront dégustés comme les vins les plus rares
Quand ils seront vieux. »

(Marina Tsvetaïeva, 1913)

Plagiat par anticipation !

J’ai ça dans les incunables de ma librairie de Quartiers :

« Après mon départ
Mon livre fermentera dans ta tête
et le poême deviendra
un nectar exquis »

Ecrit 70 ans plus tard, comme s’il fallait rafraîchir une idée qui aurait trop dormi …

Trois façons d’aimer les oiseaux

Les jumelles
la cage
et la casserole.

***

Le juge : « -Et pourquoi avez-vous découpé votre maîtresse en rondelles ?

-Je l’aimais Mr le Président, mais elle refusait d’être MA femme, vous comprenez ? »

« Quelle grande passion passionnelle, se dit le juge, on pourrait en faire un film passionnant, une magnifique histoire d’amour.

***

L’hiver,
la bouffe est rare,
les oiseaux ont froid.

On leur file des graines
en hauteur
à cause du chat.

Les premières fois sont fondatrices

Voici un bout de texte qui date de la nuit des temps (une quinzaine d’années). Il court encore, au point que j’ai eu l’envie de revenir un peu sur l’idée de base, histoire prendre des nouvelles de ce qu’elle est devenue …

 

Les premières fois sont fondatrices
Rappelle-toi le jour
où tu as vu le jour
Peut-être as-tu vociféré
Ou peut-être n’as-tu rien dit
A moins que ce premier jour
ait commencé la nuit
Le cri pour camoufler
L’horrible merveille d’être là
Les premières fois, tiens:
La première fois que tu as fait l’amour (par exemple)
Et plus rien n’est pareil …

[…]

Après ?

Je chérirai la mer

Et comme la mer a lavé la plage endimanchée

Je recommencerai.

* *** *

« Méfiez-vous de votre première impression : c’est la bonne ! » disait Pierre Dac.

Cet effet de « première impression » me paraît une des clefs de la tranquillité que nous pouvons espérer des gens que nous rencontrons. Je m’en vais farfouiller un peu dans cette notion.

Il appartient à l’art de la pédagogie (ruse incluse, et non fourberie) de s’en servir avec un peu de finesse, aussi voici un petit aperçu de ce que j’ai pu vérifier, que chacun-e en fasse son miel autant que possible : je me crois légitime à conseiller dans la mesure exacte où personne en trois ans ne m’a fait (trop) souffrir du fait que je transitionnais, même si je n’ai pas échappé à quelques froideurs transphobes, quelques déceptions, aussi, et les mauvaises surprises demeurent possibles (une femme avertie ….) voire les risques majeurs, dont le ratio de probabilité est toujours irréductible à zéro. La solution de cet insoluble-là : se souvenir que  si on paranote, c’est bien pire ….

Je ne propose pas de techniques pour vivre sur un nuage, toutes vouées à l’echec par construction (le nuage est toujours percé), juste quelques « formules » qu’il est bon d’ avoir sous la main pour l’aventure …

J’aurais envie de dire que le préalable à l’utilisation de ces idées est une determination sans faille, sauf que … c’est précisémment cette determination qui se construit dans leur usage, cela ressemble fort à un problème qu’on suppose résolu, l’oeuf et la poule, quoi, la sortie du cercle infernal ( = l’entrée dans la danse …) découlant de la pratique, du pas à pas, et d’un minimum de doigté .

Donc : comment entrer dans la danse ?

Le principe est qu’une personne determinée EST déterminante. La première personne à avoir convaincue avant quiconque est donc soi-même. C’est valable pour décider de transitionner, c’est valable pour tous les coming-out, plus ou moins volontaires, plus ou moins contraints que nous allons devoir traverser. Le fait d’avoir choisi la transition comme adieu à la pensée suicidaire, et sans aucun plan B dans la poche, m’a rendue inflexible sur les fondamentaux, au point d’envisager tous les obstacles (médicaux, judiciaires ou sociaux) comme de simples postes de douane où je venais signifier mon droit. J’en ai tiré l’impression de tout faire assez confortablement, en fait, habitée que j’étais par le sentiment d’évidence de ma propre légitimité, je n’ai par conséquent jamais cherché à prouver quoi que ce soit, et je crois qu’au fond, on ne me l’a jamais demandé ; il est vrai que j’ai consacré de l’énergie à fourbir des argumentaires, rien que pour me sentir armée et laisser deviner que je l’étais, le but étant d’avoir en réserve de quoi largement épuiser toute contradiction honnête. Ça n’a pas été utile de sortir l’artillerie : j’informais, j’exposais, et c’est tout.

Mais l’assurance intérieure n’emporte pas forcément l’adhésion ou l’empathie, loin s’en faut, elle peut même assez facilement scandaliser, en se montrant péremptoire, en passant pour de l’arrogance ou de l’agressivité. C’est là que la pédagogie entre en scène.

D’abord, je ne considère pas  ma transition comme une lutte, donc ni un casse-pipe, ni une source de gloire-à-nombril. Je me sens légitime exactement au même titre qu’on l’est à se nourrir quand on a faim ou à solliciter des soins médicaux dont on a besoin (ce qui est beaucoup plus sérieux à mon sens que croire qu’on a le « droit » de baiser quand on en a envie, et à ce titre-là, le pansexualisme obsessionnel de la psychanalyse ressemble fort pour moi à une marotte de bien-nourris. Passons.).

Le besoin et le désir présentent un même visage au départ, sauf que le besoin répond à une question de vie ou de mort. Il est donc logique que ce que nous présentons comme une nécessité vitale à notre entourage, alors qu’il ne l’éprouve pas a priori, soit perçu comme un désir, ce qui est un reflexe du « bon sens commun » dont les éminents psychiatres qui nous pourrissent consciencieusement depuis des décennies (genre :  ça) se sont avérés bien souvent incapables de sortir : comme c’est contraire au bon sens commun, c’est une idée folle, ce que répète à perpète Colette la perroquette.

Bref.

Laissons de côté pour l’instant les cas particuliers des médecins au titre plus ou moins honnête de « spécialiste », (et passons aussi sur l’aberration qui veut que le premier à voir soit de façon quasi obligatoire le psychiatre plutôt que l’endocrinologue) et voyons ce qui advient le plus souvent avec le commun.

Le commun c’est l’ensemble des gens qui vous connaissent, plus ou moins vaguement, vous côtoient, parfois de longue date, mais sans être véritablement des proches. C’est votre jus social habituel, commerces, voisins, administration locale, (travail collectif, aussi, c’est pointu, ça vaudrait un chapitre, mais je n’ai pas assez d’expérience) etc, et peu d’entre nous souhaitent/peuvent s’en séparer d’un coup pour tout refaire ailleurs sous une autre forme.

Parce qu’évidemment, déménager ne suffit pas : il faudra renouer des liens, qui pour être neufs, n’en seront pas moins aussi « résistants » ou aussi superficiels que les autres. Pas d’histoires : nous l’avons tou-tes envisagé, ne serait-ce qu’un moment, et constaté sagement en général que c’est au dessus de nos forces et hors de notre désir. En outre un tel projet a beaucoup moins de sens aujourd’hui qu’il y a mettons trente ans, pour une raison simple : aujourd’hui en France, on peut tabler que la majorité des gens ont au moins l’information que la transidentité (au moins sous le vocable de « transsexualisme ») existe. L’idéal de dissimulation totale et définitive de notre passé a vécu. Le cas de figure le plus banal de nos jours est donc la rencontre avec des gens qui savent que nous existons mais qui ne connaissent aucun-e trans’ personnellement.

C’est avec le « commun », donc, qu’intervient de façon privilégiée la pédagogie-éclair de « la-première-impression-qui-est-la-bonne » : le premier contact avec une personne inconnue (ou un caractère inédit d’une personne connue) recèle presque toujours une évaluation réciproque de respectabilité. Celle-ci ne peut s’imposer à votre interlocuteur-e que si et seulement si vous avez pour principe que la vôtre est certaine, et lui attribuez la même d’office (ni plus ni moins, de toute façon, le respect n’a pas à être dosé, il est là ou pas).

Il faut donc éveiller une sympathie humaine de base d’abord, et ensuite seulement un fois le contact établi, expliquer la situation qui amène à dévoiler votre transidentité. C’est l’atmosphère générale de ces instants qui fera percevoir à l’autre, au choix, le sentiment d’une agression dans son univers bien rangé, ou une bonne surprise. Il n’y a pas de miracle, ni de drame, il y a une nouveauté, il faut qu’elle soit plaisante, et nous avons « un coup d’avance » dans la partie qui commence. S’entraîner donc à agir sans arrière pensée, et sans méfiance (ce qui ne signifie pas sans prudence, au contraire : c’est cette dernière qui rend inutile la méfiance)

Ce qui me guidait (c’est toujours vrai, mais moins critique maintenant que ma transition est globalement terminée) dans toutes ces situations, c’est l’idée justement que la première impression que je donne n’est pas seulement valable pour ma personne : nous sommes rares, nous ne pouvons pas ne pas représenter d’emblée les trans’ en général dans la vraie vie. Spontanément les gens vont chercher dans le (très peu) de connaissances qu’ils ont pour nous reconnaître. Il arrive qu’ils aient un a priori négatif et stupide, ça se voit vite, il faut alors s’arranger pour NE PAS ressembler à leur préjugé, le faire manifestement mentir, forcer la reconnaissance de la personne AVANT le jugement sur l’apparence. C’est une course de vitesse qui se joue en quelques secondes à peine.

Des fois on perd …

Selon les cas, c’est le panache, la fuite, ou l’autorité inflexible qui sauveront les meubles. Parfois c’est l’humour, mais les résultats sont aléatoires,  il est en effet difficile de rivaliser de vitesse avec la beauferie, parce qu’elle est presque aussi ubiquitaire que l’esprit, et répliquer au retour dans l’escalier est une piètre consolation – à ne pas négliger complètement, cependant : le débriefing d’une situation pourrie peut donner de précieuses indications sur la manière de ne plus tomber dans certains pièges. Mais il faut que ce soit un vrai débriefing : se contenter d’une rumination vengeresse et impuissante nourrit les aigreurs futures, et ça ne développe pas l’astuce.

Je crois que le fait d’être automatiquement perçue « représentative » de la population trans’, et tout aussi automatiquement comparée aux modèles qu’ont les gens dans la tête impose moralement de travailler un peu notre sens pédagogique.

En offrant une connaissance, plus intéressante qu’un fantasme, en répondant de bonne grâce aux questions posées sans malice, en informant, nous avons une chance d’inciter à la réforme du préjugé. Il en résulte que le préjugé résiduel sera moins mécanique, voire plus près de l’intelligence, et je me dis que cette représentativité involontaire, assumée, peut être utilisée précisément pour le bien commun.

Pour cela, il faut sentir si un reflexe de peur peut être désamorcé par la familiarité, la simple politesse, ou la discrétion : et il ne faut jamais rassurer à l’avance les gens qui n’ont pas encore peur, ça la leur suggère, ainsi que la vôtre, après quoi l’affaire risque de s’engager de travers …

Je pense aussi que nous ne sommes pas encore une communauté, mais que c’est ainsi qu’elle se forge, à pas de fourmi, au quotidien, sur les décennies. De toutes façon la vérité vient à son heure, on ne peut la précipiter, juste apprendre à l’accueillir.

J’aime bien le mot apprendre : qu’on enseigne ou qu’on étudie (le mieux c’est les deux à la fois), il concerne tout le monde.

Les principaux préjugés négatifs me semblent être, en gros :

« C’est un truc pervers », ou bien « c’est un truc de fou ou d’obsédé » (merci les ragots de la psychanalyse) ou encore « c’est trop bizarre » (on dirait « queer » si on connaissait le mot) …

Se montrer directe, parfaitement raisonnable, et banale est la base du détournément de ces postulats.

***

Ces principes t’orienteront bien mieux que l’imbécile boussole du sexe que Chiland présente comme une découverte, alors qu’elle n’est que la revendication diplômée de cette infirmité qui consiste à classer les gens d’abord selon leur groupe sexuel, avant même d’accueillir leur humanité propre. Pourtant c’est encore ça qui guide sournoisement nos obsessions forcenées du passing parfait, alors que ça n’a foncièrement aucun sens.

Nos transitions doivent donner son dû à Narcisse mais surtout pas davantage : notre humanité n’est pas un domaine propriétaire, elle se joue dans les espaces entre l’autre et moi tout autant que dans ma solitude avec mes « invisibles ».

Tout cela est bien fragmentaire, mais pour résumer :

Quelle première impression souhaites-tu donner ? La provocation ? La honte ? La timidité ? L’agressivité ? La quête d’excuses ? La mendicité pour une piécette de tolérance ?

Ou bien, à l’usage, résolument ma préférée :

« Enchanté-e de vous connaître, que puis-je pour vous ? « 

La Partition du Diable

(La « partition » est un groupe de notes, généralement toute une octave, située au centre d’un piano et qui, après le choix du diapason, s’accorde comme une sorte de puzzle très précis, avant de servir de référence à l’accord du reste de l’instrument. La partition dite « du diable » est une combinaison un peu spéciale de mon invention. Et ça n’a rien à voir avec ce qui suit, d’ailleurs)

***

J’avais 25 ans, je me remettais à peine de l’incendie
qui m’avait laissé mon jardin tout chauve, et la vie, tendre et têtue, m’avait doucement reprise par la main en me poussant à étudier l’accord et la technique des pianos.

Au bout d’un petit an d’expérience, j’avais trouvé une honnête place de stagiaire dans un magasin de pianos à l’époque réputé à Paris. J’adorais ça.

Un jour un homme d’une quarantaine d’années se présente au magasin, et sollicite le patron pour passer un essai en tant qu’accordeur.
Le patron lui dit OK, voici un piano, montrez-moi ce que vous pouvez faire en une heure.

Je débutais, pourtant…. mais au bout de cinq minutes, tant les collègues de l’atelier (Salut, vous, Jacques, Philippe, Alain, Thérèse … comme le temps passe, hein …) que moi-même avions bien entendu la même chose :

c’était nul à chier.

Le patron, pas sympa mais quand-même un des techniciens incontestés du métier sur la place de Paris a tenu 1/4 d’heure, puis il est sorti de son bureau et a expliqué au candidat que non, ça n’allait pas marcher, pas possible, pas le niveau …. pas du tout, même

L’homme s’est alors levé, droit comme un i, et a répliqué, glacial :

« -Mais moi, Monsieur, j’ai 15 ans d’expérience ! »

….

15 ans à vendre de la merde

***

Aujourd’hui, quand j’entends des « spécialistes » un peu prompts à se vanter de tout ce temps qu’ils ont su persévérer dans ce qui ressemble fort à un parfait niveau d’incompétence, je n’écoute plus, je me contente de regarder ce que ça donne en 3 minutes comme petit dessin  sur le coin de la nappe …